GUIGONE DE SALINS

 

 

Promenade dans le passé de Salins à Beaune en passant par Autun

 

On se souvient de Guigone de Salins parce qu'elle a été associée à son époux Nicolas Rolin dès 1442 à la fondation, la construction, les aménagements de l'Hôtel Dieu de Beaune et la gestion de 1462 à 1470 après le décès de son mari. Les milliers de visiteurs de ce merveilleux vestige d'une époque où la civilisation Bourguignonne rayonnait sur l'Occident ont pu la voir et découvrir son portrait sur le fameux polyptyque du Jugement Dernier du maître flamand Rogier van der Weyden. On peut admirer l'allure noble et sereine reflétant dignité et piété. Notez bien sur son blason outre les trois clés des Rolin la tour des Salins, ses ancêtres. Elle repose depuis 1470 dans un caveau devant l'autel de la chapelle de la Grande Salle où elle est aussi représentée sur une plaque de cuivre en habit de veuve à côté de son mari en habit de chevalier. D'après Marie-Thérèse Berthier et John-Thomas Sweeney dans leurs livres : le Chancelier Rolin et Guigone de Salins parus en 2002 et 2003, Guigone est née en 1403 vraisemblablement à Salins. Son père est Etienne de Salins, de la famille des Salins la Tour, Seigneur de Poupet. Sa mère Louise de Rye, Dame d'Ougney est d'une famille noble qui dispose des trois châteaux, importants à l'époque, et seigneuries de Balançon, Rye et Neublans. Son arrière grand père était maréchal de Bourgogne et ses ancêtres sont enterrés dans une chapelle de l'Abbaye d'Acey. Une anecdote illustre bien le statut de la famille :le grand père avait prévu et rémunéré pour ses funérailles deux milles chapelains ,tant abbés que prieurs et autres prêtres pour chanter la messe .La famille de Guigone bien que possédant un château sur les flancs du Poupet ( où ?) vivait dans son hôtel à Salins .La maison des Sires de Poupet qui a subit bien des transformations est encore visible Place des Cygnes côté droit de l'escalier de Poupet dixit Gaston Coindre dans son livre sur le vieux Salins .Mais il ne faut pas confondre cette famille des Salins la Tour avec celle des Sires de Salins beaucoup plus ancienne dont un membre éminent Hugues de Salins archevêque de Besançon et ses parents avaient fait construire au onzième siècle la première Collégiale Saint Anatoile .D'où venaient les Salins la Tour ?

Des membres d'une noble et puissante famille d'Asti, les Asinari vinrent s'installer dans le Duché et le Comté .C'est ainsi que deux frères Raynon et Domenico s'implantèrent d'abord à Arbois où ils exploitèrent moulins, vignes et bois .Au XIII° siècle après la restructuration des Salines par Jean de Chalon, Salins bénéficiait d'une activité et d'une richesse économique extraordinaire pour l'époque. Domenico le cadet ouvrit une nouvelle banque à Salins. Comme tous les Lombards expatriés à l'époque il associait opérations commerciales et financières, spéculation et prêts bancaires à tous les Grands de la région .La maison des Lombards est encore visible au 10 rue des Barres près de la Furieuse. Domenico Asinari se fit appeler " Dimanche Asinier ", fut nommé Trésorier des Salines par la Comtesse Mahaut d'Artois qui avait châteaux à Bracon et la Châtelaine et à ce poste devint très riche et très puissant. C'est lui qui aurait fait reconstruire les belles galeries en arcades du sous-sol des salines. Adoubé Chevalier en 1336 son nom est désormais " Dimanche de Salins la Tour " et son écu a une tour d'or sur champ d'azur, tour rappelant celle du blason de ses ancêtres Asinari d'Asti. Son fils Jean achète la seigneurie de Poupet. A la génération suivante Etienne, père de Guigone, hérite à la mort de son frère aîné du titre de Chevalier auprès de Jean de Chalon. Il meurt au combat pour le Duc de Bourgogne et laisse une veuve et quatre filles.

C'est le 20 décembre 1423 dans le château de " Loys de Chaulon prince d'Orange comte de Genève et seigneur d'Arlay " que fut signé le contrat de mariage de Nicolas Rolin Chancelier de Bourgogne et Guigone de Salins. L'hôtel de ville de Lons-le-Saunier est construit sur l'emplacement de ce château. Cette jeune damoiselle de vingt ans devait assurément être une personne remarquable, de belle prestance, à l'éducation soignée car en tant qu'épouse du premier magistrat du Duc elle allait être amenée à côtoyer les plus grandes Dames du Duché. Nicolas Rolin était né à Autun en 1376. Avocat brillant, conseiller habile et efficace de Jean sans Peur puis de Philippe le Bon qui l'avait nommé Chancelier en décembre 1422, il avait acquit en 1423 le château d'Authumes, non loin de Pierre de Bresse, ainsi que le droit de noblesse attaché à la seigneurie et allait être adoubé Chevalier par le Duc qui lui offrit son armure, faite à Salins, début 1424. C'était un homme de 47 ans qui d'un premier mariage avait eu quatre enfants et autant de bâtards, pendant des périodes de célibat disent certains biographes.

Nicolas Rolin adopte une devise dans l'esprit de l'Amour Courtois, devise à l'intention de sa jeune épouse : SEULE suivi du dessin d'une Etoile à six branches .Cette devise on la retrouvera partout sur les tapisseries, les solives, les carreaux des hôtels, châteaux acquis et aménagés par le couple et bien sûr à profusion à Beaune. " Seule Dame de ses pensées elle sera l'astre qui lui montre le chemin du salut ".

A noter toutefois une disposition curieuse du contrat : Nicolas Rolin ne sera tenu d'offrir des joyaux ni de lui donner de l'argent pour ses bijoux et autres objets précieux si bon lui semble. Et pourtant Guigone va mener une vie de château d'abord à Authumes qui était un beau château d'inspiration Piémontaise et pour l'aménagement duquel elle dispose du cadeau de mariage du duc à son époux, 4000 francs. Elle va également mener une vie de cour. En 1425 le Duc s'installe pour un mois à Autun avec sa nouvelle épouse. C'est là que les Rolin ont leur hôtel familial. Guigone appelée Dame d'Authumes est nommée Première Dame d'Honneur de la Duchesse.

Le Chancelier travaille beaucoup, est accaparé par de nombreuses affaires ; le chroniqueur Chastelain le décrit comme le " regardeur sur tout qui soloit tout gouverner tout seul, fust de guerre, fust de paix, fust en fait de finance ". Il va conduire la politique et la diplomatie du Duché pendant 38 ans où le domaine Bourguignon va s'agrandir de façon considérable en particulier dans le Benelux actuel. Bien sûr Guigone le suit, en particulier dans les provinces du nord où il possède châteaux et hôtels. En 1435 c'est le traité d'Arras qui conduit à la paix entre la Bourgogne et la France et dont le Chancelier a été un des principaux artisans. Au fait de sa gloire Nicolas Rolin est immortalisé par le tableau de Jean van Eyck, la Vierge au Chancelier Rolin ", magnifique chef d'œuvre mondialement connu.

Le couple eut trois enfants. Antoine fera une brillante carrière militaire dans le nord. Grand Bailli du Hainaut et Capitaine Général de la province il était très proche de Charles le Téméraire. Hélas trois de ses fils mourront dans les dernières batailles du Duc, Grandson, Morat et Nancy en 1477, fin du puissant Duché de Bourgogne. Les deux filles firent de beaux mariages.

Rolin tout en traitant remarquablement les affaires du Duché n'oublie pas les siennes. Il fit un nombre impressionnant d'acquisitions, au moins trente châteaux, en particulier ceux ayant appartenu aux familles maternelles des ancêtres de Guigone ou de sa marraine comme Presilly sans oublier les terres, les vignes et de nouvelles participations dans les salines de Salins dont la rentabilité à l'époque primait tous les autres placements. Malgré les précautions prises par Nicolas Rolin il y eut quelques procès à sa succession, mais Guigone en femme de tête et bien conseillée eut le dernier mot.

Sensible aux calamités et misères du temps, la province étant mise à feu et à sang par les Ecorcheurs, mercenaires sans emploi, et aussi certainement à l'influence très grande " de sa très chère et très aimée compagne", d'une piété exemplaire, le Chancelier annonce la fondation d'un Hôtel Dieu à Beaune pour le salut de son âme et pour les pauvres malades d'aujourd'hui et des siècles à venir en août 1443. Nicolas et Guigone furent étroitement associés pour définir, concevoir les bâtiments, leur aménagement, le mobilier, la règle des sœurs hospitalières, la décoration qu'ils voulaient aussi fastueuse que celle d'un château. Leurs initiales enlacées qu'on retrouve sur les carrelages, les tapisseries, les couvertures des jours de fête témoignent à jamais de leur commune volonté à réaliser cette œuvre admirable. Guigone y affecte personnellement une rente annuelle et perpétuelle de 1000 livres tournois sur les salines de Salins. Après le décès de son cher époux, installée à Beaune, à côté de la collégiale Notre Dame, elle suivra de très près la bonne marche de l'hôpital, la bonne affectation des dons. Elle y terminera ses jours en prenant le voile des sœurs hospitalières et décédera le 24 décembre 1470.

Je ne peux conclure qu'en vous recommandant d'aller à Beaune visiter ou revisiter ce merveilleux musée témoin de l'œuvre de Nicolas Rolin et Guigone de Salins à jamais unis pour l'éternité.

André Groshenry : 25 novembre 2004